L’amitié islamo-chrétienne à Bordeaux

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... Une histoire particulière du dialogue

Le dialogue et l’amitié islamo-chrétienne sont nés à Bordeaux bien avant ce siècle, mais nous ne savons remonter dans cette mémoire qu’un peu après la période dite du « regroupement familial » D’autres expériences ont existé et vivent, qu’il pourrait être utile de rassembler un jour dans une mémoire commune.

Cette période d’après 1976 est celle qui a vu les travailleurs immigrés du Maghreb (notamment) s’installer avec leur famille, après  bien des années de solitude en France.

C’est en 1986 qu’est né le groupe d’amitié regroupant régulièrement des chrétiens et des musulmans à Bordeaux. Cette naissance s’est faite dans un contexte précis : sur les coteaux de la Garonne dans les cités populaires de Lormont, Cenon et Floirac. Le groupe fut constitué de parents d’enfants scolarisés dans les mêmes écoles pour les deux parties chrétienne et musulmane, de militants associatifs engagés dans la vie des cités du côté chrétien et de jeunes parents d’origine maghrébine installés depuis peu dans ces cités du côté musulman.

La cause principale de cette rencontre est à chercher dans le souci des chrétiens de rejoindre une population très représentée dans les cités mais non participative, de prendre en considération des enfants et des jeunes qui grandissaient sans que soient écoutées sérieusement leurs difficultés à se sentir vraiment ce qu’ils étaient, des petits Français. « L’intégration » voulue pour eux nous posait bien des questions, quand, par exemple, nous relevions chez eux une attitude spontanément victimaire dans les relations conflictuelles inévitables entre gamins. Le dialogue en vérité, sur les fondements culturels et religieux, nous a semblé la voie utile, et non réellement prise en compte par les différents acteurs sociaux de nos cités, il convenait d'ouvrir non seulement les portes de la vie sociale mais aussi celle de la reconnaissance à cette population et à ses enfants. Nous avons voulu partir de ce qui nous était commun : la vie partagée au quotidien, pour en venir à ce qui nous différenciait, dans le respect  et l’écoute attentive.

Ainsi est né un courant d’échange sur Bordeaux qui a concerné une génération d’étudiants et de jeunes parents musulmans, devenus depuis responsables dans leur communauté, ailleurs en France. Les plus représentatifs sont l’ex président Lhaj Thami BREZ, Mahoud Doua, imam de Cenon et l’imam Tareq OUBROU recteur à Bordeaux. Cette génération alors de quadras a grandi quand se posaient avec force les premières questions de reconnaissance et d’organisation de la communauté musulmane en France. Le regroupement familial des années soixante dix avait massivement inscrit l’implantation des familles maghrébines dans le paysage français. Le besoin de représentativité, de sortie des salles de prières plus ou moins clandestines s’affirmait, le désir de lieux de culte officiels s’exprimait dans un contexte de séparation et de laïcité qui déroutait ces nouveaux venus. Le dialogue entrepris entre chrétiens et musulmans au fil des mois allait permettre, à la fois, une prise en compte des possibilités et des exigences de notre société pour toute communauté croyante, une reconnaissance mutuelle de la foi et des convictions respectives, une acceptation commune des réalités sociales partagées et la fondation d’une amitié profonde et respectueuse.

Comment s’est développé notre partage  au fil de ces trente années?

Les réunions se succédèrent à un rythme mensuel au cours des premières années, puis elles furent plus espacées, tous les deux mois, pendant une douzaine d’années. Ensuite il y eut une mise en sommeil 1998 – 2005 qui a bien correspondu, pour une part, au temps de structuration des communautés musulmanes un peu partout en France. Je pense que cette période de silence a fait mûrir le désir de se retrouver encore, parce que quelque chose manquait aux deux parties. Nous avons donc repris les rencontres.

Le partage fut parfois très explicatif entre nous, sur le positionnement des religions dans la laïcité ou sur l’actualité. Ce fut notamment le cas au moment de la guerre de Bosnie où nous fûmes, chrétiens, fortement  interpellés sur le comportement des chrétiens orthodoxes à l’encontre des musulmans (Srebrenica). Tous les sujets sensibles au fil de l’actualité ont été abordés : du voile à Salman Rushdie, des caricatures au terrorisme. Il ressort de cette confrontation que nos sensibilités respectives nous ont contraints les uns et les autres à sortir de nos idées acquises, à considérer les approches différentes comme un enrichissement dans la compréhension des faits. C’est ainsi que, par exemple, nous avons pu percevoir différents degrés d’entendement chez nos interlocuteurs à propos des caricatures sur Mohammed : certains prenaient avec recul ce mode d’expression et d’autres exprimaient une réelle souffrance qu’il aurait été irresponsable de ne pas comprendre, alors que nous, chrétiens, sommes en général plutôt blindés sur ce genre de critique. Avec le voile, tant de fois sur la sellette républicaine et laïque, nous avons aussi pu observer la qualité spirituelle d’un tel choix pour certaines femmes, la revendication féministe pour d’autres dans notre société matérialiste, la relativité et le côté « à la mode » pour certaines. Sur la construction des mosquées, les discussions à propos des questions de financement et du positionnement dans une société laïque ont bien contribué à faire mûrir l’approche de nos amis musulmans (mûrissement reconnu par eux-mêmes en son temps, c'est-à-dire dès les années 2000)…

Lors de chaque rencontre au cours de ce second mouvement de notre amitié nous découvrions les particularités de nos fois respectives. Il était convenu que nous nous écoutions avant toute chose : moments intenses où se disent des convictions sous le regard de l’autre qui croit différemment. Les rites, les coutumes puis les articles de foi énoncés et expliqués nous renvoient systématiquement à nos divergences mais aussi globalement à une commune recherche de la volonté de Dieu dans notre existence et sur cette terre. Cette pratique du dialogue en vérité nous a fait compagnons  respectueux de l’autre, parce que nous reconnaissons notre humaine attente d’un au-delà de l’homme sous le regard d’un Dieu qui attire et qui peut rendre meilleur. La tentation de faire un « dialogue de complaisance » comme le disent certains, actuellement préoccupés par l’implantation de la foi musulmane en France, n’est pas à l’ordre du jour pour nous. Nous nous connaissons trop bien pour nous bercer de fausses ressemblances. Mais nous nous connaissons assez pour mesurer la richesse de cette confiance réciproque qui nous fait proches dans l’adversité : ils doivent se battre contre les courants fondamentalistes qui agitent leurs communautés et nous devons lutter contre l’islamophobie qui recouvre insidieusement l’opinion des chrétiens. Pour tous, et des deux côtés, nous sommes définitivement des naïfs, voire des transfuges de la cause, notamment au regard de l’histoire et de la compréhension que nos interlocuteurs défensifs en ont.

Une nouvelle étape fut franchie avec le séminaire théologique annuel, il y a 10 ans maintenant

L'intention était de s'exprimer en profondeur et avec maîtrise sur nos manières de croire. Le genre littéraire des réunions du soir, trop courtes pour nous poser réellement, nous a incités à ouvrir un espace de temps où l’échange prendrait son temps. Le désir de mieux connaitre la foi de l’autre nous a décidés à créer ces temps de réflexion commune, rythmés par l’exposé de deux théologiens (musulman et chrétien) et les questions des participants. Ceux-ci vivent alors un moment fort de connaissance et reconnaissance réciproques.

Au fil des ans, nous avons abordé « l’unicité de Dieu »,  « la Révélation et les révélations », "la nature humaine et la révélation" "acculturation et inculturation", "la modernité interroge les théologies", "le Salut", "la Violence", Eglise et Umma, ... La commune recherche d’un au-delà de l’homme à partir d’une révélation différente nous rend fraternels.  Ce qui est bien le moins dans une République libre, égale et fraternelle !

Comment faire entendre « la voix » du dialogue et « la voie » qu’il trace ?

C’est dans ce contexte que nous avons décidé depuis plusieurs années de nous joindre à la semaine de la  SERIC en novembre avec un rassemblement public. Nous réunissons de 200 à 300 personnes, tour à tour dans une salle municipale, dans une église ou un temple protestant ou une mosquée. Les thèmes abordés sont ouverts pour le grand public. L’ensemble donne à chaque fois le désir d’aller plus loin. Il  est arrivé aussi que nous soyons perturbés par quelques chrétiens très identitaires et récalcitrants au dialogue.

Nous sommes cependant particulièrement  préoccupés par la moyenne d’âge « élevée » des chrétiens participants aux différentes rencontres. Cette réalité, qui était déjà visible il y a 30 ans, reste une question primordiale. L’intérêt des jeunes des aumôneries pour d’autres manières de croire et de penser est spontané mais le capital de connaissance sur leur propre foi est souvent insuffisant pour les rendre libres dans la rencontre, sans crainte d’amoindrir leur conviction. Il semble que l’approfondissement théologique indispensable pour eux ne puisse s’opérer sans un apport de connaissances sur les autres religions, comme l’ont rappelé les évêques de France.

Avec l’équipe du GAIC à Bordeaux nous avons pris en compte cette réalité, la réalisation demande beaucoup d'imagination. Les  questions quotidiennes telles que la construction d’une mosquée par exemple se charge de réactiver peurs et curiosités mêlées. La mise en scène de ces peurs inconsidérées finit de convaincre les responsables paroissiaux de l’urgence d’une information.  Alors nous partons sur des chemins inconnus encore de la rencontre  vers des mouvements associatifs différents : « Coexister »  ou « In peace events » par exemple, qui en Gironde  réunissent des jeunes actifs soucieux du vivre ensemble et de la rencontre citoyenne et croyante. Nous avons ainsi opté pour la création d’une page Facebook, le travail en solidarité avec la Banque alimentaire avec des jeunes collégiens et lycéens. Et pourquoi ne pas tenter les rencontres cinéma dans les collèges et lycées de l’enseignement privé ? Nous ne comptons plus les partages de ruptures de jeune et de moment de prières en commun pour le Carême et la toute nouvelle réussite de l’expérience « Ensemble avec Marie ». Bref il nous faut bouger aussi pour chercher l’air du temps.

Et puis Il y a des histoires dans l’histoire.  Des épiphénomènes spontanés de bonté et d’ouvertures qui perdurent dans ce Groupe d’amitié bordelais. Pour nous, c’est  du domaine de l’œuvre vivante d’un Dieu miséricordieux au cœur de la cité. Prenons l’exemple du «  124 Club » :

Ou plutôt la maison des « Compagnons du 124 », puisque depuis peu c’est sa nouvelle appellation interne. On pourrait plutôt dire que c’est une réalité informelle, en perpétuel renouvellement qui existe autour d’une grande maison ancienne portant le numéro 124, avec un jardin, telle qu’il en existe encore dans les vieux quartiers bourgeois bordelais.

Au fil des ans, cette maison est devenue le point de ralliement spontané de générations d’étudiants (et d’anciens),  les uns chrétiens, les autres musulmans. On ne vous demande  jamais votre religion à l’entrée ! Certains sont venus de loin comme le Pakistan, mais presque tous plutôt du sud de la Méditerranée, la plupart du continent africain, au nord et au sud du Sahara, ou de l’Océan Indien. Ce n’est pas tout à fait un hasard car le propriétaire de la maison a toujours eu des liens très forts avec les pays du Maghreb où il a vécu et travaillé depuis le temps où il était lui-même étudiant. Cette expérience de vie et de travail avec des personnes d’une culture différente de la sienne a changé quelque chose dans sa vie et l’aura marqué tout au long de son existence.

Et le 124  là-dedans ?  Ce qui continue de surprendre l’hôte de ce lieu, Jean-François, c’est que, depuis plusieurs années, c’est devenu un point de ralliement pour les générations d’étudiants qui s’y sont succédé. Comment entre-t-on au 124 club ? Plutôt par le bouche à oreille. Chakib, l’un des tout premiers familiers du 124 et aujourd’hui président de son Université, rentré au Maroc après son Doctorat, a orienté ses premiers résidents vers le 124 : ils s’y sont tous succédés. C’était l’époque où vivait à la maison aussi une très vieille dame qui avait beaucoup voyagé, notamment au Maghreb, et qui est devenue la « grand-mère » bordelaise des résidents. Mamady, lui, a amené un jour son copain Ousmane et puis, un autre jour Mahamat dont il avait fait connaissance dans le tram du campus. Mahamat a amené Florian qui était dans son année, et qui dormait dans sa voiture par ce que la Cité U n’avait plus de chambres. Ali le musulman a amené son copain Bachir le chrétien. Il faut dire que Bachir l’avait lui-même amené à l’aumônerie catholique de Bijaia où ils étaient alors tous deux étudiants. Kader y a fait connaissance de Saadatou et ça a fini par un mariage au 124. Robert, lui, n’avait pas de chambre quand il est arrivé à Bordeaux, comme Lydia la Kabyle ou Amine le Marocain. Comme bien d’autres, ils ont trouvé dans la grande maison le gite et le couvert en attendant que leur situation se normalise. Robert a amené Fidélia, Arnaud et Jugurtha ; Fidélia a amené Emmanuel qui a amené Djamiou ; Jugurtha a amené Lyes ; Arzina et Hamed ont amené Yusuf. Pour ne citer que ces quelques habitués qui donnent une idée du complexe réseau du 124 : un ensemble assez étonnant, en perpétuel renouvellement.

Que fait-on au 124 ? Il y a une tradition immuable : le poulet du dimanche avec par temps d’hiver, les crêpes et, l’été, le dessert au jardin. Vient qui veut, c’est une occasion de faire connaissance, d’échanger des « tuyaux », de demander à l’un ou l’autre un service. Les plus fidèles constituent le groupe des anciens dont l’avis est écouté.  Mike, étudiant en médecine, était l’un de ceux-là, en plus d’être un excellent cuisinier et l’un des meilleurs joueurs de foot dans l’équipe de Mahamat. Quand il est mort d’un cancer peu de temps après son retour à Maurice, tout le 124 club, chrétiens et musulmans soudés, ont prié pour lui avec le père Didier, le curé de l’église voisine, encore un familier de la maison comme Georges et Marie, et certains l’ont fait à la mosquée. En dehors du poulet dominical, il y a le poisson-riz du mardi et vendredi concocté par Sylvia,  la fidèle portugaise qui depuis des décennies apporte son aide à la maison. Et puis, il y a les grands évènements : l’anniversaire des grands et des petits car maintenant il y a une très jeune génération : Mohamed Bello et sa sœur Chaïma qui nous appellent du Niger depuis que leurs parents sont rentrés, Ayman le fils de Yusuf et Sumaya, Tiphaine la fille de Casimir et aussi, bien sûr, Hassan et Hussein, les jumeaux d’Alassane parti pour son Doctorat à Dijon mais « connecté » régulièrement au club. Pendant plusieurs années, la préparation et le service du pique-nique des participants au séminaire théologique annuel du groupe d’amitié islamo-chrétien de Bordeaux dans le jardin de la maison a mobilisé les membres du club qui en avaient eu l’idée. Et puis, bien sûr, on se réunit tous ensemble pour les Iftars en temps de Ramadan ou le repas de Noël où nous avons souvent des invités d’honneur.

Comment sort-on du 124 Club? A moins qu’on ne veuille soi-même couper les liens, on reste toujours compagnon du 124, que l’on soit à Toronto, Alger, Niamey, Fès, Casa, Beyrouth, Sousse, Conakry, Abidjan, Paris, Dijon, Montréal ou Londres… A l’ère de Whatsapp (nous avons évidemment un groupe !) ou de Facebook, on communique, on s’informe sur ce qui se passe ici et ailleurs. Et puis un jour, on annonce sa venue pour quelques jours ou quelques semaines à l’occasion d’un congrès ou d’un stage. Ce mois-ci, c’est Mariam qui arrive de Fès, suivie de Mahamat de Paris, Robert de Conakry, puis Gérard d’Abidjan. Vite on prépare une chambre et chacun retrouve sa place. Et bien sûr, tout le monde se rassemble pour fêter le retour des absents.

« Voici que je me tiens à la porte et que je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et qu’il m’ouvre, j’entrerai chez lui et j’y ferai ma demeure, moi avec lui, lui avec moi. »

En conclusion :

Avec ces quelques réflexions sur la naissance et la croissance du dialogue islamo-chrétien à Bordeaux, il faut dire que tout cela est modeste et partiel, même si c'est écrit dans le temps et avec quelques avancées originales. J

Bien des aspects sont toujours à développer en premier, comme le partage simple avec les musulmans de la rue, l’invitation de femmes musulmanes par des femmes chrétiennes (et réciproquement), la présence réfléchie sur les quartiers alors que les communautés religieuses dans les cités prennent de l’âge… D’autres initiatives communes sont à prendre avec les musulmans de Bordeaux à propos d’événements qui frappent l’opinion, etc. Et d’autres initiatives naissent dans les communes voisines de  Bègles, Mérignac, Blaye… une fois que les peurs sont dépassées, le miracle de la rencontre en vérité opère et des chemins nouveaux se créent.  Il y a une responsabilité particulière des chrétiens européens pour aider à l’acclimatation de la religion musulmane à la laïcité, personne d’autre ne le fera ailleurs dans le monde, c’est une chance historique qui peut coûter encore bien des pleurs et des incompréhensions. Mais cette responsabilité est celle de notre temps dans l’histoire du salut  de notre humanité.

Georges JOUSSE et Daniel AMBRY et, pour les Compagnons du 124, Mahamat, Robert, Jean-François.

L’amitié  islamo-chrétienne à Bordeaux
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