Ibrahim, la foi et l'hospitalité

Publié le par Ould Sass Mohamed el Bechir

Ibrahim, la foi et l’hospitalité

Grandes lignes de l’intervention de  l’imam Ould Sass Mohamed el Bechir
Samedi 24 août 2019 - Rencontre islamo-chrétienne à Taizé

 

Je voudrais articuler mes propos ici autour de trois axes :

  1. Introduction
  2. Bref rappel sémantique sur l’évolution du sens d’hospitalité
  3. Focus sur l’hospitalité en islam.

 

  1. Introduction sur la place hautement spécifique d’Abraham

Ibrahim est pour nous le grand patriarche de la foi monothéiste.  Le texte  suivant en témoigne : «Abraham était un guide ('Umma) parfait, un modèle en termes d’obéissance à Allah, voué exclusivement à Lui et il n'était point du nombre des associateurs. Il était reconnaissant pour Ses bienfaits et Allah l'avait élu et guidé vers un droit chemin. Nous lui avons donné une belle part ici-bas. Et il sera certes dans l'au-delà du nombre des gens de bien. Puis Nous t'avons révélé : "Suis la religion d'Abraham qui était voué exclusivement à Allah et n'était point du nombre des associateurs".» Cf. sourate n°16, versets 120-123.

En effet, la religion musulmane s’inscrit dans la continuité abrahamique. Comme indiqué dans le verset ci-dessus, il est clairement ordonné au prophète de suivre la « milla » d'Abraham. La « milla » ici se comprend au sens de cheminement spirituel et méthodologie authentique du monothéisme.

Par rapport à notre sujet qui porte sur l’hospitalité, il convient de rappeler d’emblée qu’il s’agit d’une valeur intrinsèque de la tradition abrahamique et c’est peut pour cela qu’elle est devenue par la suite une pratique quasi sacrée en islam.

Dans ce même sens, nous pouvons dire que la foi et l’hospitalité se rejoignent et se renforce mutuellement. La foi via le sens de l’hospitalité permet à l’homme de retrouver son humanité dans le visage de l’autre.

De plus, la pratique de l’hospitalité permet de révéler notre humanité. Elle permet de questionner de près notre rapport à l’autre, elle révèle la place que l’on peut et on doit accorder à l’étranger dans notre vision à nous-même et dans notre rapport à l’Être suprême (Dieu).

La corrélation entre la foi et l’hospitalité nous paraît profondément logique car la foi se renforce dans le partage et l’hospitalité est un levier de partage. Concrètement, l’hospitalité est une véritable expérience de partage. Le fait d’accorder l’hospitalité suppose naturellement la reconnaissance chez l’autre d’une humanité que l’on partage avec lui ; c’est cette humanité qui ouvre la voie à la compréhension, l’interconnaissance et l’échange constructif….etc.  Compte tenu de ces éléments, l’hospitalité a été et restera toujours considérée comme une qualité humaine hautement appréciée et à ce titre elle est naturellement au cœur des principes religieux et des philosophies humanistes.

  1. La notion d’hospitalité aujourd’hui

Dans son acception pratique d’aujourd’hui, l’hospitalité est une qualité sociale et éthique. Cependant, le dictionnaire historique de la langue française nous rappelle qu’à l’origine, l’hospitalité n’est pas une qualité, mais plutôt un lieu. Les « hospitalités », au XIIIème siècle, étaient ces établissements religieux qui accueillaient pauvres et voyageurs (d’où viennent aussi les mots « hospices » et autres « hôpitaux »), hospitaliers d’abord parce qu’ils étaient gratuits.

C’est ainsi que l'hospitalité devint au fil des siècles une exigence humaine voire un droit, un devoir et un choix volontariste animé par des valeurs éthiques ou spirituelles.

  1. Focus sur l’hospitalité en islam

En islam l’hospitalité est perçue comme valeur cardinale, une grande qualité morale.

Comme indiqué plus haut, l’hospitalité est pertinemment liée à la foi

Et Le coran sacré nous parle de l’hospitalité légendaire d’Abraham.

Avant de citer le passage coranique qui parle de l’hospitalité abrahamique, je voudrais en guise d’illustration du lien entre Foi et hospitalité m’appuyer sur le hadith rapporté par l’imam Al Boukhari :

Le compagnon du prophète M. Abou’Churayh al Adawy disait : « Mes oreilles ont entendu et mes yeux ont vu le Prophète (ﷺ) lorsqu’il a dit ceci: "Que celui qui croit en Allah et au Jour Dernier traite généreusement son voisin. Que celui qui croit en Allah et au Jour Dernier honore son hôte en lui accordant sa jâ‘iza".[ Il a été demandé] : "Et quelle est sa jâ‘iza, ô Messager d’Allah (ﷺ)?! " Il a dit: "la jâ‘iza (le geste charitable de base), c’est l’accueil d’une nuit plus un jour, et l’hospitalité est de trois jours; ce qui est en plus de cela sera considéré comme acte de bienfaisance (Sadaqa) ". Ensuite il a dit : "Que celui qui croit en Allah et au Jour Dernier s’attache à dire du bien ou faire le silence". » (Cf. Hadith rapporté Par l’imam Al Boukhari dans son Sahih n°6019)

 Il existe sans doute beaucoup d’autres textes prophétiques au sujet de l’hospitalité mais on peut se contenter du hadith cité ci-dessus pour souligner le devoir d’hospitalité en islam.

Quoi que l’on puisse dire, l’hospitalité marque encore la tradition musulmane de façon profondément naturelle et spontanée. On la retrouve à l’état pur dans les villages reculés en plein désert et partout où des hommes croient et se réjouissent de faire partager leur foi en accordant l’hospitalité de façon intuitive sans rien attendre en retour

A cet égard, il me vient à l’esprit les témoignages et les expériences de Louis Massignon, de Charles de Foucauld et de bien d’autres. Charles de Foucauld (1858-1916) fut marqué dans sa foi par l’hospitalité reçue de ses voisins musulmans. Son histoire prouve que l’hospitalité alimente et nourrit la foi de celui qui l’accorde et de celui qui la reçoit.

De plus, je crois que l’hospitalité dépasse le simple respect d’une coutume pour entrer dans une dimension mystique, une dimension je dirais sacrée en tant que valeur spirituelle.

 

Dans cet esprit, le Coran nous rappelle à maintes reprises l’hospitalité émanant de la tradition abrahamique. Abraham est un modèle à suivre en matière d’hospitalité, de charité et de générosité à l’égard des hôtes : 

« Nos émissaires sont venus à Abraham avec la bonne nouvelle, en disant: "Salâm!". Il dit: "Salâm!", et il ne tarda pas à apporter un veau rôti. Puis, lorsqu'il constata que leurs mains ne l'approchaient pas, il fut pris de suspicion à leur égard et ressentit de la peur vis-à-vis d'eux. Ils dirent: "N'aie pas peur, nous sommes envoyés au peuple de Lot". Sa femme était debout et elle rit (de la nouvelle); Nous lui annonçâmes la naissance d'Isaac, et après Isaac, Jacob. Elle dit (avec étonnement): "Malheur à moi! Vais-je enfanter alors que je suis vieille et que mon mari, que voici, est un vieillard? C'est là vraiment une chose étrange!" Ils dirent: "T'étonnes-tu de l'ordre d'Allah? Que la miséricorde d'Allah et Ses bénédictions soient sur vous, gens de la maison ! Il est vraiment digne de louange et de glorification ! " (Cf. Sourate n°11 verset 69).

 

En résumé je partage avec vous les constats suivants :

    • Abraham, par conviction, par amour et par bienveillance, a toujours accueilli ses hôtes avec honneur et bonheur. On sent cela avec la salutation chaleureuse des arrivants (l’accueil des arrivants) et les souhaits de bienvenue, comme le faisait le Prophète (saw) « Salam : paix sur vous », alors qu’il ne les connaissait pas.
    • L’intention de ne pas mettre ses invités dans la gêne par des questionnements maladroits, comme : « Est-ce que vous mangez quelque chose ? ». En effet, le geste d’Abraham en se rendant discrètement chez sa femme illustre cette délicatesse.
    • La qualité de la nourriture (un veau jeune bien cuit…) pour être bienveillant envers ses invités.
    • Des gestes de bienveillance, comme le fait de rapprocher la nourriture de ses invités «  et il a fait rapprocher... »  et de prononcer de tendres et attentionnés mots de bienvenue : « Veuillez manger… ».

 

En substance, nous estimons que l’hospitalité en islam se présente sous deux ordres complémentaires : l’hospitalité en tant que devoir sacré et l’hospitalité comme bienfaisance volontariste. Dans les deux cas, l’hospitalité incarne l’esprit d’une humanité partagée en Dieu et donc une miséricorde répandue.

L’hospitalité cultive la foi et renforce la confiance entre les humains dans l’amour de Dieu et la confiance réciproque.

Dans une logique plus large, l’hospitalité est un esprit positif d’accueil qui s’offre volontiers au service du Vivant et n’exclut personne, exactement à l’image de Dieu qui n’exclut jamais et accueille toujours.

 

Conscient de ces réalités divines, je pense que la culture d’hospitalité offre à chacun d’entre nous l’opportunité de recevoir la grâce et la bénédiction divine. Soyons donc des hôtes les uns les autres pour que chacun retrouve son humanité dans le visage de l’autre.

Que Dieu vous bénisse…amine.  Amen.

Publié dans islam, taizé

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