Les sociétés occidentales modernes, traumatisées par le dogmatisme religieux, la théocratie, les guerres de religions et le fanatisme, sont les premières dans l’Histoire à vouloir vivre sans rapport à une transcendance, au sacré, à la religiosité. Nous devons en tenir compte. Mais la culture moderne, la sortie de la religion de la vie, n’a pas comblé le besoin de sens, de la religiosité liée à une éthique de l’existence.
Depuis Jean-Jacques Rousseau, l’idée respectable d’inventer une religion civile et une morale laïque n’a pas empêcher la crise de civilisation et la déception face aux promesses d’émancipation et de bonheur. Ni le marché-monde, ni la passion des arts et des sciences, ni encore moins la prolifération des sectes et de la religiosité hors des religions traditionnelles, ne semblent arriver à répondre aux besoins éthiques.
De surcroît, la modernité reste imprégnée des conceptions théologiques de l’hétéronomie chrétienne. Elle a repris des mythes de types religieux et utilise la logique de la sacralisation et de la religiosité pour ses propres critères. Le Progrès matériel, la Raison instrumentale, la Marchandise, l’Histoire, l’Individu autocentré, sont de nouvelles formes d’hétéronomie et d’idoles.
La logique du marché et le relativisme imposent leurs règles, comme hier la morale religieuse, même si les vues sont opposées. Il semble qu’il ne peut y avoir d’humanité, de société, ni de bien commun, qui ne soit rattaché à un fondement métaphysique ou spirituel et qui ne fasse référence au sacré. Mais ce dernier doit rester limité, circonscrit. Tout n’est pas religieux, loin de là. Les musulmans européens ont la possibilité de contribuer à une modernité qui humanise, en s’appuyant sur une éthique ouverte. Il serait dramatique de rater cette occasion historique, du fait qu’ils vivent dans une région démocratique.
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Mustapha Cherif, philosophe et islamologue, est auteur d’une vingtaine d’ouvrages, notamment
« L’émir Abdelkader, apôtre de la fraternité » (éditions Odile Jacob, Paris, 2016). Il est le cofondateur du GAIC