L'atelier "Vivre les textes"

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Les Textes auxquels se consacre l’Atelier « Vivre les Textes » sont la Bible (surtout le Second Testament) et le Coran. En général, on étudie en alternance un passage issu de la Bible et un autre emprunté au Coran parce qu’ils ont été reconnus comme se faisant écho. Certaines années, pour le choix de ces versets, un thème a été retenu. Ainsi, les personnages communs aux deux traditions (Joseph, Marie, Jésus…), ou encore la résurrection, l’esprit, la violence. D’autres fois, c’est la liberté d’aller et venir avec la liberté du papillon qui est privilégiée. Le ou les textes ainsi proposés sont d’abord décortiqués par une ou plusieurs personnes qui ont plus spécialement préparé la réunion ; puis il y a un échange de questions-réponses. On se réunit environ une fois par mois, sauf durant l’été.

L'atelier "Vivre les textes"

Les origines de l'Atelier

Rabia El Ahdab, qui était documentaliste à la Maison du Monde arabe, et membre du CA du GAIC, est à l’origine de la création de cet atelier dans le cadre du GAIC, en 2005. Il est dérivé de l’expérience d'un stage "Lire les Ecritures", organisé par la Vie nouvelle dans le midi de la France.

Pour les débuts, il y avait une douzaine de participants à chaque réunion, dont certains, Bernard et Nacer, sont toujours parmi nous. Actuellement, nous sommes une bonne vingtaine, et, à chaque réunion 15 à 20.

Lorsque Rabia a dû repartir au Liban, (vers 2010), Hélène Millet a pris la suite, en binôme avec Nacer. Hélène s’est éloignée depuis l’été 2017, pour devenir co-présidente du GAIC, et Nacer est désormais en binôme avec Régine et Guy.

Notre mode de fonctionnement

Notre atelier est ouvert à tous ceux qui, ayant un minimum de familiarité avec les textes de leur propre tradition, sont désireux de se mettre à l'écoute de l'autre dans sa façon d'appréhender sa foi, de la vivre, de l'exprimer. Pas de condition minimale à remplir, pas de patte blanche à montrer. Cela donne un groupe constitué d'individus variés, ce qui est une richesse.

Il faut bien préciser que nous ne sommes pas des spécialistes de l’exégèse, ni des théologiens, et surtout pas des savants.

Nous lisons nos textes respectifs, Coran et Nouveau Testament (essentiellement les évangiles), avec l'idée de comparer ce qui peut l'être dans les thèmes rencontrés. La nature des textes, leur statut, leur genre littéraire, ne permettent pas une comparaison serrée, mais nous cherchons des résonnances, et pouvons repérer les dissonances. Respect mutuel et bienveillance sont la règle, ce qui n'empêche pas de poser des questions.

La forme de nos réunions pourrait se définir comme une totale liberté de parole, ce qui leur donne un aspect foisonnant qui pourrait parfois tourner au joyeux désordre. Nous tenons un compte-rendu de nos réunions, ce qui permet de classer un peu les idées et de nous constituer une mémoire.

Parmi les chrétiens qui participent, la majorité n'est pas arabophone, et certains étaient à l'origine ignorants du contenu du Coran. Ceux qui, plus ou moins, ont accès au texte, nous font bénéficier des préparations qu'ils peuvent faire. Les plus ignorants n'en sont pas pour autant en état d'infériorité. Dans le cadre décrit précédemment, de libre parole, il n'y a pas ceux qui savent et ceux qui sont priés d'écouter…

Pour les chrétiens ignorants du Coran, comme beaucoup, un tel exercice apparaît comme une voie d'approche d'un texte qui, pour un occidental non préparé, est un peu difficile d'approche. Et cela aide aussi à la prise de conscience qu'il n'y a pas qu'une voie pour approcher le divin. En entrant ainsi dans la lecture du Coran, nous prenons bien conscience du fait qu'il nous faut encore beaucoup de persévérance pour aller plus loin, et avoir une compréhension des divers aspects de la spiritualité musulmane.

Notre atelier n’a aucune prétention didactique. il ne faut pas vouloir y trouver un cercle d’étude, mais un lieu d’échange dans l’amitié.

"Vivre les textes" : lieu de fraternité

L'atelier "Vivre les textes" se veut d'abord un lieu de rencontre et d'échange : il ne s'agit donc pas de tirer une conclusion ou une synthèse, mais de s'écouter. Nous y venons, bien conscients de nos différences, et avec la volonté, le choix que nous faisons, que ces différences ne sont pas seulement ce qui nous sépare, mais peut devenir ce qui nous réunit, puisque c'est de cela que nous parlons.

La tentation serait de vouloir trouver surtout des convergences. Mais les convergences, elles se situent à l'infini de Dieu, et certainement pas dans le détail d'un verset.

Il y a des règles qui s'imposent : acceptation de la différence, respect mutuel, bienveillance, totale liberté de parole. La grande particularité de ces règles, c'est que nous ne les formulons jamais, parce que ce serait superflu, elles sont naturelles. Ceux qui viennent à l'atelier "Vivre les textes" savent que nous allons lire des textes nés dans des lieux, des temps, des cultures différents, porteurs de conceptions différentes, mais c'est justement cela qu'on vient y chercher.

Il y a quelque chose qui n'est pas dans les règles, mais qui s'approfondit toujours un peu plus, c'est l'amitié fraternelle.

 

Voici des extraits de deux témoignages.

Deux personnes, deux chrétiens, nous ont fait l'amitié d'exprimer, après un an de présence, ce qu'ils ressentent et ce qu'ils ont trouvé à l'atelier "Vivre les textes":

L. relate le chemin par lequel il a rejoint l'atelier, à partir de son parcours à la Catho. Pour lui, chaque réunion est un événement.

J’ai fait la connaissance du GAIC en 2016, alors qu’après une licence de théologie à l’institut catholique j’avais poursuivi avec un certificat « Islams et société française ». On nous proposait dans le cadre de ce cursus la « journée du GAIC », événement un peu mystérieux. J’avais été conquis à la fois par la qualité et l’ouverture sans arrière-pensée des interventions de cette journée, et cela m’a paru être le lieu pour poursuivre ce dialogue. Mais un obstacle pouvait subsister. Alors j’ai posé la question à deux ou trois intervenants musulmans du cursus de l’ICP, des universitaires autour de la quarantaine. La question était la suivante : est-ce qu'être né en Algérie en 1957 est un obstacle pour le dialogue islamo chrétien. Ils n’ont pas compris immédiatement. Je crois même que j’ai dû répéter la question une fois. Mais après quelques secondes ils ont tous eu une réaction assez vive, du style « mais pas du tout », « absolument pas ». Cela a été pour moi un signe que je pouvais avancer en ce sens.

Un an plus tard, après un contact avec Hélène Millet, j’ai donc commencé à participer à l’atelier « Vivre les textes » et à ses réunions mensuelles. La première impression positive s’est confirmée, et je crois pouvoir dire que chaque séance est un événement.

Je crois que le grand personnage de nos rencontres est l’Autre. L’Autre avec une majuscule c’est Dieu, vers qui nos regards de croyants sont tournés. L’autre c’est également celui qui est en face de nous, à côté de nous et qui professe cette étrange foi que, sans doute, le Créateur a suscité pour qu’elle soit à la fois aussi proche et aussi éloignée que possible. Le plus proche possible dans un éloignement en partie infranchissable. Man hou, qu’est-ce que c’est, se demandaient les hébreux dans le désert en découvrant ce que la rosée du matin avait déposé. Quel est cet autre et quel est l’Autre, c’est le questionnement qui nous fait avancer.

Pour E., l'échange entre croyants de religions différentes se compare à l'apprentissage des langues : au cours de contacts variés (judaïsme, Islam, hindouisme), il se crée une résonnance entre les religions et on devient plus réceptif à d'autres traditions.

L’attente d’E. dans le travail de cet atelier, c'est connaître l'Islam, mais aussi approfondir sa propre foi, changer de regard. Il a voyagé et séjourné en terre d'Islam et connaît l'Islam par la prière : la prière de la dame qui fait le ménage, la prière à la mosquée (en Iran, il y a des mosquées magnifiques).

Dans ce groupe, E. a le sentiment d'avoir été écouté, la taille du groupe est bien adaptée, il y trouve un dialogue avec des cousins plutôt qu'avec des amis. Les musulmans sont-ils des frères ou des cousins ? En tout cas, il y a dans cet atelier beaucoup de fraternité.

Aux participants plus anciens (l'atelier existe depuis plus de dix ans), de tels retours font chaud au cœur, et donnent des raisons d'avancer.

Un exemple de compte-rendu de réunion : un échange sur deux textes

Ce soir, les sujets sont choisis et introduits par deux participants. Notre réunion traitera deux thèmes :

  • Qohélet, sur lequel H. fera une présentation montrant l'importance que revêt ce texte pour elle,
  • Sourate 20 ("Ta. Ha"), les versets 114-132, texte présenté par D.

Qohélet (Ecclésiaste)

H. nous fait partager un témoignage de vie, sa rencontre avec ce texte, à la lumière de sa conversion.

Pour elle, ce texte est le lieu d'une rencontre.  H. donne le texte des 22 premiers versets et introduit le thème, qui s'exprime dès l'ouverture : "Fumée de fumées dit Qohélet , tout est fumée" (trad Chouraqi) + 10 versets en cohérence. Texte traduit habituellement par "Vanité des vanités", et qui revient en leitmotiv. Tout est fumée: travail, bonheur, sagesse, vie, humanité, famille, argent, fortune, gloire, désir, rire, avenir, jeunesse, les jours de l'homme.

Qohélet: signifie "assemblée", devient Ecclésiaste en grec (même étymologie)

Qohélet se situe dans l'ordre des constatations objectives. Sa pensée est davantage métaphysique que moralisante.

La poésie du texte est apaisante, référence à Alfred de Vigny: "seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse".

Mais l'essentiel est que Qohélet est au centre d'une démarche de conversion à l'âge de l'adolescence, alors qu'elle recherche un sens plus absolu à l'existence : "prise de conscience de l'aspect éphémère de la vie, du caractère insuffisant de la réussite professionnelle.

"Derrière les choses, qu'est-ce que je cherche ? Qu'est-ce qu'il y a qui ne passe pas?"

H a rencontré ce texte avant sa conversion : ce contact avec la Bible l'a faite passer d'une tension existentielle à un moment de grâce, et à une attitude de louange.

Dans le Psaume 21: un cri de détresse bouscule la louange: la vie est une épreuve, l'homme va à sa déchéance, mais je peux louer Dieu.

L'éphémère contient aussi la beauté.

Arrive la joie! L'énergie de la joie et de la louange l'a menée à la conversion, et le regard change sur Qohélet. Une route se trace vers le bonheur: Os 2,16: "C'est pourquoi je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur".  (B J.)

H évoque enfin la symbolique des cendres : notre fragilité, lié à l'espérance de la miséricorde.

 

Coran, S 20, 114-132

D. a choisi ce texte en écho à l'Ecclésiaste, qui parle de la vanité, nudité. Le passage proposé part de l'origine de l'homme, notion du risque de l'oubli.

"Ta Ha" signifie "écoute" c'est un mot connecteur, une interpellation

Le récit du paradis : Satan, arbre, nudité, conduit aux divers noms divins, dont chacun contient sa part de secret : saveur de la vie dans l'évocation du divin. Cela rejoint le "connais-toi toi-même", ... et tu connaîtras ton Seigneur.

Dieu a créé à partir d'une seule âme qu'il a insufflée, d'où un désir d'absolu et d'immortalité, un espoir placé au fond de l'homme.

L'avenir est à la piété, la piété n'est pas dans les gestes mais dans la recherche de la volonté de Dieu. Dieu n'est pas assigné à un lieu : cf le désert.

 

De la discussion qui a suivi, retenons quelques thèmes

Puisque je vais être dépouillé, par l'intelligence du cœur, je m'interroge : n'y a-t-il pas autre chose ?

A quelqu'un qui n'est pas prêt, ne donne pas le Coran tout de suite ; d'abord purifier le vase avant d'y mettre le lait.

Contraste qui se révèle souvent entre la notion de Dieu infini, et la modestie d'un petit bout de chemin.


Pour H., expérience indescriptible qu'on ne peut dire avec des mots : "à ce moment-là, j'ai pu me dire croyante, mais je n'appartenais pas (encore) à une religion". Puis est venue l'admiration pour Jésus, Juif hors du commun. Tension entre les dogmes, messie, et rapport à la loi. Difficulté avec Jésus Dieu, plutôt messie.

Suit un court échange sur Jésus Messie : les Juifs sont messianiques pour l'humanité entière.

Le messianisme a des ordres : poussière, choisir entre cristal et fumée, cendre et rien.

La Torah a introduit l'histoire par la sortie d'Egypte, et la notion de temps, par rapport à la pensée grecque d'une éternité stable. L'Histoire peut être vue comme intervention de Dieu;

Le tournant c'est le Christ : l'histoire, c'est prendre sa destinée en main. Dire qu'en s'anéantissant on va trouver Dieu, cela ne semble pas avoir de retour.

Qohélet peut être ressenti comme un peu nihiliste : le problème n'est pas de mourir, mais de savoir ce qu'on va faire de sa vie. Nous devrions valoriser la joie dans notre monde. Quelle fin? Retour à l'état initial ? Y a-t-il un changement ou la vie future est-elle évoquée ?

Le futur est-il simplement comme continuité de ce qui est? Comment évolue le monde actuellement ? Les hommes oublient Dieu, cela conduit à l'idolâtrie.

Sur la qualité du texte : magnifique poème, notamment chapitre 12, texte qui a irrigué la langue française : "rien de nouveau sous le soleil" "vanité des vanités, tout est vanité".

Publié dans Coran, ateliers

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