Retour sur le voyage du pape François en Irak

Publié le par Hélène MILLET

Voyage du pape François en Irak : 5-8 mars 2021
Le contexte interreligieux

Sur le blog du GAIC, des articles de journalistes nous ont fait suivre le voyage que le pape François a effectué en Irak début mars. Comme l’a fait remarquer Andrea Tornielli dans Vatican news, ce voyage n’est pas exceptionnel en ce sens qu’il s’inscrit dans une trajectoire. François s’est adressé à trois reprises à des assemblées comportant des musulmans : à des chiites en Azerbaïdjan en 2016, à des sunnites en Egypte en 2017 et à Ur, le pays d’Abraham, à une assemblée multireligieuse  comportant une majorité de musulmans ainsi que des chrétiens, des sabéens-mandéens et des zoroastriens, le 6 mars 2021. Mais jamais les visites et les paroles du pape n’ont été observées, écoutées et retransmises par la presse avec autant d’attention qu’au cours de cette visite en Irak.

Dans les pages qui suivent, vous trouverez de larges extraits des discours qui ne furent pas adressés en premier lieu aux chrétiens d’Irak ainsi que des passages de l’entretien accordé aux journalistes dans l’avion du retour. La visite que François a rendu à l’ayatollah Al-Sistani avait un caractère privé. Elle n’est connue que par ce que le pape en a dit dans cet entretien. Enfin, nous pourrons reprendre à notre compte la Prière des enfants d’Abraham récitée à Ur.

Retour sur le voyage du pape François en Irak

1. Discours aux autorités politiques, civiles et diplomatiques, à l’arrivée le 5 mars :

Monsieur le président […],

Au cours des dernières décennies, l’Irak a souffert des désastres des guerres, du fléau du terrorisme et des conflits sectaires souvent fondés sur un fondamentalisme qui ne peut accepter la coexistence pacifique de différents groupes ethniques et religieux, d’idées et de cultures diverses. Tout cela a apporté mort, destructions, ruines encore visibles, et pas seulement au niveau matériel : les dommages sont encore plus profonds si l’on pense aux blessures des cœurs de tant de personnes et de communautés qui auront besoin d’années pour guérir. Et ici, parmi les nombreuses personnes qui ont souffert, je ne peux pas ne pas rappeler les Yézidis, victimes innocentes de barbaries insensées et inhumaines, persécutés et tués en raison de leur appartenance religieuse dont l’identité même et la survie ont été menacées. Par conséquent,  c’est seulement si nous réussissons à nous regarder entre nous avec nos différences, en tant que membres de la même famille humaine, que nous pourrons engager un véritable processus de reconstruction et laisser aux générations futures un monde meilleur, plus juste et plus humain. A cet égard, la diversité religieuse, culturelle et ethnique, qui a caractérisé la société irakienne pendant des millénaires, est une précieuse ressource à laquelle puiser, non pas un obstacle à éliminer. Aujourd’hui, l’Irak est appelé à montrer à tous, en particulier au Moyen Orient, que les différences, plutôt que de donner lieu à des conflits doivent coopérer en harmonie dans la vie civile.

La coexistence fraternelle a besoin du dialogue patient et sincère, protégé par la justice et le respect du droit. Ce n’est pas un exercice facile. Il demande effort et engagement de la part de tous pour dépasser rivalités et oppositions, et il requiert de se parler à partir de l’identité la plus profonde que nous avons, celle de fils de l’unique Dieu et Créateur. […]

Une société qui porte l’empreinte de l’unité fraternelle est une société dont les membres vivent dans la solidarité. « La solidarité nous aide à regarder l’autre […] comme notre prochain, compagnon de route ». […]

En tant que responsables politiques et diplomatiques, vous êtes appelés à promouvoir cet esprit de solidarité fraternelle. Il est nécessaire de lutter contre la plaie de la corruption, les abus de pouvoir et l’illégalité, mais ce n’est pas suffisant. Il faut en même temps édifier la justice, faire grandir l’honnêteté, la transparence et renforcer les institutions à cet effet. De cette manière, la stabilité peut grandir et une saine politique peut se développer, capable d’offrir à tous, en particulier aux jeunes – si nombreux dans ce pays –, l’espérance d’un avenir meilleur. […]

La religion, de par sa nature, doit être au service de la paix et de la fraternité. Le nom de Dieu ne peut pas être utilisé pour « justifier des actes d’homicide, d’exil, de terrorisme et d’oppression » (Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). Au contraire, Dieu, qui a créé les êtres humains égaux en dignité et en droit, nous appelle à répandre amour, bienveillance, concorde. […]

Chers amis, je désire exprimer encore une fois ma sincère gratitude pour tout ce que vous avez fait et continuez de faire afin d’édifier une société empreinte d’unité fraternelle, de solidarité et de concorde. Le service du bien commun qui est le vôtre est une œuvre noble. Je demande au Tout-Puissant de vous soutenir dans vos responsabilités et de vous guider tous sur la voie de la sagesse, de la justice et de la vérité. Sur chacun de vous, sur vos familles et sur les personnes qui vous sont chères, et sur tout le peuple irakien, j’invoque l’abondance des bénédictions divines.

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2. Discours aux participants à la rencontre interreligieuse à Ur, le 6 mars

Chers frères et sœurs,

Ce lieu béni nous reporte aux origines, aux sources de l’œuvre de Dieu, à la naissance de nos religions. Ici, où vécut Abraham, notre père, il nous semble revenir à la maison. C’est ici qu’il entendit l’appel de Dieu, d’ici il partit pour un voyage qui devait changer l’histoire. Nous sommes le fruit de cet appel et de ce voyage. Dieu demanda à Abraham de lever les yeux vers le ciel et d’y compter les étoiles (cf Gn 15, 5). Dans ces étoiles, il vit la promesse de sa postérité, il nous vit. Et aujourd’hui, nous, juifs, chrétiens et musulmans, avec nos frères et sœurs d’autres religions, nous honorons notre père Abraham en faisant comme lui : nous regardons le ciel et nous marchons sur la terre. […]

De ce lieu source de foi, de la terre de notre père Abraham, nous affirmons que Dieu est miséricordieux et que l’offense la plus blasphématoire est de profaner son nom en haïssant le frère. Hostilité, extrémisme et violence ne naissent pas d’une âme religieuse : ce sont des trahisons de la religion. Et nous, croyants, nous ne pouvons pas nous taire lorsque le terrorisme abuse de la religion. Au contraire, c’est à nous de dissiper avec clarté les malentendus. Ne permettons pas que la lumière du Ciel soit couverte par les nuages de la haine ! Au-dessus de ce pays, se sont accumulés les sombres nuages du terrorisme, de la guerre et de la violence. Toutes les communautés ethniques et religieuses en ont souffert. Je voudrais rappeler en particulier la communauté yézidie, qui a pleuré la mort de nombreux hommes et a vu des milliers de femmes, de jeunes filles et d’enfants enlevés, vendus comme esclaves et soumis à des violences physiques et à des conversions forcées. Aujourd’hui nous prions pour tous ceux qui ont subi de telles souffrances, pour tous ceux qui sont encore dispersés et séquestrés, afin qu’ils puissent vite revenir chez eux. Et nous prions pour que la liberté de conscience et la liberté religieuse soient respectées et reconnues partout : ce sont des droits fondamentaux parce qu’ils rendent l’homme libre de contempler le Ciel pour lequel il a été créé. […]

La voie de la paix. Elle demande, surtout dans la tempête, de ramer ensemble du même côté. Il est indigne, alors que nous sommes tous éprouvés par la crise pandémique, et surtout ici où les conflits ont causé tant de misère, que l’on pense avidement à ses propres affaires. Il n’y aura pas de paix sans partage et accueil, sans une justice qui assure équité et promotion pour tous, à commencer par les plus faibles. Il n’y aura pas de paix sans des peuples qui tendent la main à d’autres peuples. Il n’y aura pas de paix tant que les autres seront un eux et non un nous. Il n’y aura pas de paix tant que les alliances seront contre quelqu’un, parce que les alliances des uns contre les autres augmentent seulement les divisions. La paix n’exige ni vainqueurs ni vaincus, mais des frères et des sœurs qui, malgré les incompréhensions et les blessures du passé, cheminent du conflit à l’unité. Demandons-le dans la prière pour tout le Moyen-Orient, je pense en particulier à la Syrie voisine, martyrisée. […]

Nous, frères et sœurs de diverses religions, nous nous sommes retrouvés ici, à la maison, et d’ici, ensemble, nous voulons nous engager afin que se réalise le rêve de Dieu : que la famille humaine devienne hospitalière et accueillante envers tous ses fils ; qu’en regardant le même ciel, elle chemine dans la paix sur la même terre.

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3. Entretien avec les journalistes dans l’avion du retour, 8 mars

[Le Document] d'Abou Dhabi a laissé en moi l'inquiétude de la fraternité, puis [l'encyclique] Fratelli tutti est parue. Les deux documents doivent être étudiés car ils vont dans la même direction, ils cherchent... sur la fraternité. L'ayatollah Al-Sistani a une phrase que j'essaie de bien retenir: les hommes sont soit frères par la religion, soit égaux par la création. […]

Tu es humain, tu es fils de Dieu, tu es mon frère, point. Ce serait la meilleure indication, et il faut souvent prendre des risques pour accomplir ce pas. Vous savez qu'il y a des critiques: que le Pape n'est pas courageux, que c'est un inconscient qui accomplit des pas contre la doctrine catholique, qu'il est à un doigt de l'hérésie... Il y a des risques. Mais ces décisions sont toujours prises dans la prière, dans le dialogue, en demandant conseil, en réfléchissant. Ce n'est pas un caprice, et c'est aussi la ligne que le Concile a enseignée.

Je crois que [la rencontre avec Al-Sistani] a été un message universel. J'ai ressenti le devoir, au cours de ce pèlerinage de foi et de pénitence, d'aller voir un grand, un sage, un homme de Dieu. Ce n'est qu'en l'écoutant qu'on peut percevoir cela. En parlant de messages, je dirais :  c'est un message pour tous, c'est un message pour tous. Et c'est une personne qui a cette sagesse et aussi cette prudence. Il m'a dit: «Depuis 10 ans – je crois que c'est ce qu'il m'a dit – je ne reçois personne qui vienne me voir pour d'autres raisons, politiques ou culturelles, non, seulement religieuses». Et il a été très respectueux, très respectueux lors de la rencontre, et je me suis senti honoré. Même au moment de me saluer: il ne se lève jamais, et là, il s'est levé pour me saluer, par deux fois. C'est un homme humble et sage. Cette rencontre a fait du bien à mon âme. Il est une lumière. Et ces sages sont partout parce que la sagesse de Dieu a été répandue dans le monde entier. […]

Avant de partir pour le voyage l'autre jour, vendredi, douze réfugiés irakiens sont venus me saluer: l'un d'eux avait une prothèse à la jambe, parce qu'il s'était enfui sous les camions et avait eu un accident… Beaucoup de personnes ont fui, beaucoup, beaucoup. La migration est un double droit: le droit de ne pas migrer et le droit de migrer. Ces personnes n'ont ni l'un ni l'autre, car elles ne peuvent pas ne pas migrer, mais elles ne savent pas comment. Et elles ne peuvent pas migrer parce que le monde n'a pas encore pris conscience que la migration est un droit de l'homme. […]

Il est vrai que chaque pays doit bien étudier sa capacité d’accueil. Car il ne s'agit pas seulement de les recevoir pour les laisser ensuite sur la plage; il s'agit de les accueillir, de les accompagner, de les faire progresser et de les intégrer. L'intégration des migrants est la clé. Deux anecdotes: à Zaventem, en Belgique, les terroristes étaient Belges, nés en Belgique, mais immigrés musulmans ghettoïsés, non intégrés. L'autre exemple a eu lieu lorsque je suis allé en Suède, la ministre que j’ai saluée en prenant congé du pays était très jeune et avait une physionomie particulière, pas typique des Suédois. C’était la fille d'un migrant et d'une Suédoise, tellement intégrée qu'elle est devenue ministre. Pensons à ces deux choses. Elles nous feront beaucoup, beaucoup réfléchir sur l'intégration. […]

Je me souviens au début de mon pontificat, d’un après-midi de prière sur la place Saint-Pierre, il y avait l'adoration du Saint-Sacrement, la prière du chapelet… Mais combien, combien de musulmans avec des tapis sur le sol priaient avec nous pour la paix en Syrie, pour arrêter les bombardements, à un moment où l'on disait qu'il y aurait eu un bombardement féroce. […]

Ce qui m'a le plus marqué, c'est le témoignage d'une maman à Qaraqosh. On a écouté les témoignages d’un prêtre qui connaît vraiment la pauvreté, le service, la pénitence, et d’une femme qui a perdu son fils dans les premiers bombardements de Daesh. Elle a dit un mot: pardon.

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4. Prière des Enfants d'Abraham

Dieu Tout-Puissant, notre Créateur qui aime la famille humaine et tout ce que tes mains ont accompli, nous, fils et filles d’Abraham appartenant au judaïsme, au christianisme et à l’islam, avec les autres croyants et toutes les personnes de bonne volonté, nous te remercions de nous avoir donné comme père commun dans la foi Abraham, fils éminent de cette noble et bien-aimée terre.

Nous te remercions pour son exemple d’homme de foi qui t’a obéi jusqu’au bout, en laissant sa famille, sa tribu et sa patrie pour aller vers une terre qu’il ne connaissait pas.

Nous te remercions aussi pour l’exemple de courage, de résistance et de force d’âme, de générosité et d’hospitalité que notre père commun dans la foi nous a donné.

Nous te remercions en particulier pour sa foi héroïque, manifestée par sa disponibilité à sacrifier son fils afin d’obéir à ton commandement. Nous savons que c’était une épreuve très difficile dont il est sorti vainqueur parce qu’il t’a fait confiance sans réserve, que tu es miséricordieux et que tu ouvres toujours des possibilités nouvelles pour recommencer.

Nous te remercions parce que, en bénissant notre père Abraham, tu as fait de lui une bénédiction pour tous les peuples.

Nous te demandons, Dieu de notre père Abraham et notre Dieu, de nous accorder une foi forte, active à faire le bien, une foi qui t’ouvre nos cœurs ainsi qu’à tous nos frères et sœurs ; et une espérance irrépressible, capable de voir partout la fidélité de tes promesses.

Fais de chacun de nous un témoin du soin affectueux que tu as pour tous, en particulier pour les réfugiés et les déplacés, les veuves et les orphelins, les pauvres et les malades.

Ouvre nos cœurs au pardon réciproque et fais de nous des instruments de réconciliation, des bâtisseurs d’une société plus juste et plus fraternelle.

Accueille dans ta demeure de paix et de lumière tous les défunts, en particulier les victimes de la violence et des guerres.

Aide les autorités civiles à chercher et à retrouver les personnes qui ont été enlevées, et à protéger de façon particulière les femmes et les enfants.

Aide-nous à prendre soin de la planète, maison commune que, dans ta bonté et générosité, tu nous as donnée à tous.

Soutiens nos mains dans la reconstruction de ce pays, et donne-nous la force nécessaire pour aider ceux qui ont dû laisser leurs maisons et leurs terres à rentrer en sécurité et avec dignité, et à entreprendre une vie nouvelle, sereine et prospère. Amen.

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Une réflexion à compléter par l'article "La contribution essentielle du pape François au dialogue islamo-chrétien" par Sr Nathalie BECQUART (soeur xavière, sous-secrétaire du synode des évêques) paru ans le n° 15 de la revue "en dialogue", la lettre du Service Nationale pour les Relations avec les Musulmans de la Conférence des Evêques de France.

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